Depuis 2023, la région de Kédougou, située dans le sud-est du Sénégal, connaît une intensification notable des activités d’orpaillage, souvent attribuées à des opérateurs chinois. Cette tendance suscite de vives inquiétudes, car elle met en lumière les tensions persistantes entre la nécessité de protéger l’environnement et la volonté d’attirer des investissements étrangers.

En 2024, une interdiction officielle est entrée en vigueur, mais un an plus tard, les activités minières informelles, souvent soutenues par des intérêts étrangers, continuent de prospérer. Cette situation soulève des questions cruciales sur la gouvernance des ressources naturelles et la transparence dans l’attribution des permis d’exploitation.
Le 28 août 2024, le gouvernement sénégalais a adopté un décret suspendant, pour une période de trois ans, l’orpaillage dans un périmètre de 500 mètres sur la rive gauche du Falémé. Cette décision visait à préserver l’environnement et la santé des populations locales, menacées par l’usage de produits chimiques tels que le mercure et le cyanure. Ces substances toxiques contaminent les sols, les cours d’eau et les nappes phréatiques, entraînant de graves conséquences sanitaires, notamment des maladies chroniques et des troubles neurologiques. Le décret avait également pour objectif de réguler un secteur souvent anarchique et à risque, tout en encourageant des pratiques minières plus responsables.
Cependant, sur le terrain, la réalité est toute autre. Plusieurs témoignages recueillis auprès des populations locales font état d’un retour massif des opérateurs chinois, qui ont déplacé leurs activités au cœur même de la région de Kédougou, notamment dans les villages de Tenkoto (commune de Sabodala) et de Tambanoumouya (commune de Tomboronkoto). Dans ces zones, les habitants dénoncent une dégradation accélérée des terres agricoles et une raréfaction de l’eau potable, provoquées par des exploitations minières semi-mécanisées. Les récents mouvements de protestation à Tenkoto illustrent la colère croissante des communautés face à cette situation.
En novembre 2024, le Forum civil exprimait déjà sa vive inquiétude face à la pollution sévère du fleuve Gambie, causée par les activités d’entreprises minières semi-industrielles opérant dans la zone de Tomboronkoto.
Des sites d’orpaillage clandestins ont été recensés dans toute la région, souvent difficiles d’accès, ce qui complique leur démantèlement par les forces de l’ordre. Malgré plusieurs opérations, ces exploitations illégales persistent, alimentant un sentiment d’impunité. La contamination des terres et la pollution de l’eau affectent directement la sécurité alimentaire et la santé des populations, dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture et la pêche.
Au cœur du problème se pose une question : qui autorise réellement ces exploitations ? Les populations locales dénoncent une complicité implicite au sein de l’administration et des forces de défense et de sécurité. Selon plusieurs sources, certains permis d’exploitation, parfois authentiques, sont délivrés sans aucune consultation ni accord préalable des communautés concernées. Cette opacité dans la gestion des ressources minières est source de tensions sociales et d’injustice, surtout dans une région économiquement fragile et confrontée à une insécurité croissante en provenance du Mali voisin.

La gouvernance minière au Sénégal, bien que régie par un cadre légal établi, souffre d’une application inégale et d’une surveillance insuffisante. Les mécanismes de contrôle sont souvent contournés, laissant place à des pratiques opaques qui favorisent les intérêts privés au détriment des droits des populations locales. Cette situation pose un défi majeur en matière de transparence et de respect des normes environnementales et sociales.
En juin 2025, la problématique a pris une dimension politique et diplomatique lors de la visite officielle du Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, en Chine. Lors de ses entretiens avec le président Xi Jinping et d’autres hauts responsables chinois, il a encouragé les investisseurs chinois à considérer le Sénégal comme une destination stable et propice aux affaires, mettant en avant la stabilité politique du pays et les réformes économiques en cours.
Ce contexte international accentue le paradoxe national : alors que l’État interdit l’orpaillage artisanal dans certaines zones sensibles, il continue de délivrer des permis d’exploitation à des opérateurs étrangers, notamment chinois. Cette double approche révèle une incohérence dans la stratégie gouvernementale et soulève des interrogations sur les pressions et influences extérieures pouvant peser sur les décisions locales.
Cette situation illustre les défis complexes auxquels le Sénégal est confronté en matière de gestion durable de ses ressources naturelles. Il s’agit de concilier la protection de l’environnement, la sauvegarde des droits des communautés locales et l’attraction d’investissements étrangers nécessaires à la croissance économique. Or, sans une réforme profonde du système d’attribution des permis, accompagnée d’une véritable consultation des populations, la richesse minière risque de devenir un facteur de conflit et d’exclusion.
Pour sortir de cette impasse, il est impératif que les autorités sénégalaises renforcent la transparence dans la gestion minière, améliorent les mécanismes de contrôle et garantissent la participation effective des communautés dans les décisions qui impactent leur environnement et leur mode de vie. Les ONG et la société civile doivent également être associées à ce processus, afin de veiller au respect des normes et d’assurer un suivi indépendant.
En définitive, la présence persistante des opérateurs chinois dans l’orpaillage à Kédougou, malgré les interdictions officielles, est révélatrice d’une crise de gouvernance plus large. Le Sénégal doit clarifier sa politique minière et aligner ses ambitions économiques sur ses engagements environnementaux et sociaux, afin que la gestion de ses richesses naturelles profite réellement à toutes les parties prenantes et garantisse un développement durable pour les générations futures.
Par Mady Camara
