Le projet Swami Agri, piloté par le groupe Senegindia, s’impose comme l’une des initiatives les plus ambitieuses du paysage agricole sénégalais. Pour en comprendre la portée, il faut d’abord revenir sur la genèse de son promoteur. Senegindia n’a pas toujours eu les mains dans la terre. Fondé en 2008, le groupe a d’abord fait ses armes dans l’immobilier, l’agro-business et l’exploitation de carrières. Ce n’est qu’en 2021, après une profonde restructuration interne, que l’agriculture a été érigée en priorité stratégique, donnant naissance à une filiale dédiée : Swami Agri.

L’idée était simple mais ambitieuse : faire de l’agriculture non plus un secteur annexe, mais un véritable moteur de croissance pour le groupe et pour le Sénégal. Aujourd’hui, Swami Agri en est le bras armé. Décentraliser la production agricole en implantant des pôles modernes aux quatre coins du pays, en particulier dans les zones rurales est l’orientation primordiale. L’objectif est double : dynamiser les économies locales en créant des emplois et renforcer la souveraineté alimentaire nationale en valorisant des terres jusqu’ici sous-exploitées.
Concrètement, le projet cible plus de 55 000 hectares de terres, répartis sur plusieurs communes rurales comme Dialambéré, Bonconto, Saré Koly Sallé et Médina Chérif. L’idée est de redonner vie à des espaces agricoles souvent laissés à l’abandon, en y introduisant des techniques modernes pour optimiser les rendements. Un chiffre qui, à lui seul, donne le vertige et illustre l’ampleur de l’initiative.
Mais ce tableau idyllique est loin de faire l’unanimité. Dans plusieurs localités du département, le projet se heurte à une vive contestation. Pour de nombreuses communautés, la terre n’est pas une simple ressource économique : c’est un héritage vital, un pilier de leur identité et de leur sécurité alimentaire. Or, elles disent ressentir une confiscation progressive de leurs terres, perçue comme une menace directe sur leurs moyens de subsistance.
Des mouvements citoyens se sont donc structurés pour faire barrage à ce qu’ils considèrent comme une dynamique d’accaparement foncier. Au cœur de cette mobilisation, on retrouve le Comité de veille pour le foncier (CVF), un collectif qui fédère plusieurs localités. Son coordonnateur, Abdoulaye Kandé, ne mâche pas ses mots : « Il s’agit de défendre les droits fondamentaux des communautés, notamment leur droit à disposer librement de leurs terres. » Pour lui, la question foncière est indissociable des enjeux de justice sociale. « Les terres de cette partie de la Casamance naturelle ne seront jamais abandonnées à des projets qui ne profitent pas aux populations », martèle-t-il, dénonçant un manque de transparence dans la mise en œuvre de certains projets.
Cette défiance a déjà provoqué des tensions palpables sur le terrain. Dans la commune de Dialambéré, un chef de village s’est retrouvé au cœur d’un différend avec le maire, après avoir mené des actions pour s’opposer aux activités de Swami Agri. Mamadou Diawara Baldé a même fait l’objet d’une convocation officielle, une démarche que certains perçoivent comme une tentative de dissuasion.
De son côté, le maire de Dialambéré, Mamadou Saliou Sow, défend le projet. Lors d’une récente tournée présidentielle à Kolda, il a plaidé avec vigueur pour SwamiAgri, mettant en avant les promesses de développement économique, de création d’emplois et de modernisation agricole. « Tous les conseillers municipaux de Dialambéré sont prêts à accueillir les investissements de Swami Agri », a-t-il affirmé, soulignant une adhésion unanime de l’équipe municipale.

Entre soutien institutionnel et contestation populaire, le dossier Swami Agri met en lumière un dilemme complexe, bien au-delà d’un simple conflit local. Comment concilier les impératifs de développement économique, portés par des investissements d’envergure, avec la nécessité de préserver les droits fonciers et les moyens de subsistance des communautés ?
Dans une région où la terre est à la fois un outil de production, un patrimoine familial et un marqueur identitaire, chaque décision relative à son usage est une équation politique et sociale délicate.
Les autorités mettent en avant les opportunités : emplois, infrastructures, modernisation. Mais les populations, elles, craignent une perte de contrôle et une marginalisation dans les processus de décision. Elles réclament plus de transparence et une implication réelle à toutes les étapes des projets.
Pour de nombreux observateurs, l’issue de ce dossier pourrait faire jurisprudence. Il ne s’agit plus seulement de trancher un différend ponctuel, mais de poser les bases d’un modèle de gouvernance foncière capable de concilier croissance économique et justice sociale. Un test grandeur nature pour les politiques publiques sénégalaises, appelées à naviguer entre ambitions de développement et respect des droits des communautés.
Mamadou TAMBOURA
Correspondant permanent
