Au cœur de la Casamance, ce « poumon vert » qui concentre plus de 30 % des surfaces emblavées du Sénégal, subsiste un clair-obscur économique frappant. Si la fertilité de la terre est une évidence géographique, son exploitation réelle demeure, elle, un horizon lointain. Pourquoi, dans une région si généreuse, le développement piétine-t-il encore ? Face à cette inertie, une voix s’élève pour briser les codes du logiciel de développement classique : celle de Mohamed Sambou. Résident au Luxembourg depuis une décennie et fort d’une expertise de terrain forgée par dix ans d’immersion, ce président du consortium « Convention des leaders pour un développement durable en Afrique » porte une double casquette, à la fois stratégique et politique. Pour lui, le salut de la Casamance ne viendra pas d’une aide cosmétique, mais d’une révolution de la méthode.
Le marché avant le produit : Renverser la logique du développement
Pour Mohamed Sambou, l’échec de nombreux projets agricoles réside dans une erreur de séquençage : on produit d’abord, puis on cherche désespérément à vendre. Sambou propose de renverser cette table. Le véritable « nerf de la guerre » n’est plus le financement de la semence, mais la conquête du débouché. Sa stratégie repose sur un axe direct entre la Casamance et le Grand-Duché de Luxembourg. En mobilisant ses réseaux dans son pays de résidence, il ne cherche pas de simples donateurs, mais des partenaires commerciaux exigeants. Cette approche s’appuie sur un modèle multipartite novateur : le producteur se consacre exclusivement à l’excellence de son terroir, tandis que le consortium prend en charge l’ingénierie technique, financière et la mise en conformité avec les standards européens. « Le principal problème reste le marché. Il faut qu’on se focalise déjà à trouver un marché avant de faire quoi que ce soit. »
Ce changement de paradigme marque le passage d’une agriculture de subsistance, subissant les prix locaux, à une économie d’exportation normée capable de dicter sa valeur sur l’échiquier international.
Le piège de la certification : La « fréquence » plutôt que l’exploit
Dans le commerce international, obtenir une certification est souvent perçu comme la fin d’un parcours, un trophée statique accroché au mur d’une coopérative. Mohamed Sambou dénonce cette illusion. Pour lui, la certification n’est pas un diplôme, c’est une « fréquence ».
Il observe que de nombreuses structures s’effondrent après cinq ou dix ans, incapables de maintenir le rythme cardiaque des normes internationales. La qualité ne doit pas être un exploit ponctuel, mais une constante renouvelable. Pour que l’accès au marché luxembourgeois ou européen soit pérenne, l’accompagnement technique doit être un flux continu, transformant la rigueur en une habitude opérationnelle plutôt qu’en un effort surhumain et éphémère.
Penser en « zones », pas en communes : La leçon de l’Union Européenne
Mohamed Sambou fustige la fragmentation administrative qui confine le développement au périmètre étroit des communes ou des départements. En observant l’Union Européenne, il tire une leçon de réalisme économique : si des puissances comme l’Allemagne ou la Hollande ont aboli leurs frontières commerciales pour dominer le monde, pourquoi le Sénégal s’enfermerait-il dans un micro-localisme ? Face au marché mondial unique, la Casamance doit engager une véritable « course contre la montre » en adoptant une réflexion par zones économiques intégrées. Cette vision permet de :
- Acquérir une masse critique indispensable pour peser face aux acheteurs internationaux.
- Supprimer les barrières internes et les taxes inutiles pour fluidifier la circulation des richesses.
- Rationaliser les infrastructures de transformation pour maximiser la valeur ajoutée locale.
- Passer d’un statut de spectateur à celui d’acteur dominant par la force du regroupement.
Capital humain : De l’excellence individuelle à l’urgence industrielle
Le Sénégal a toujours produit des génies. De Cheikh Anta Diop à Léopold Sédar Senghor, la qualité intellectuelle du pays est une certitude historique. Pourtant, Sambou souligne un angle mort : le déficit quantitatif. L’excellence de quelques figures de proue ne suffit plus à porter une ambition industrielle.
Le défi actuel est celui de la productivité collective. Il ne s’agit plus de célébrer l’exception, mais de bâtir une masse critique de travailleurs et de cadres formés aux exigences de rigueur et de rendement du marché global. La compétitivité internationale ne se gagne pas avec des exploits isolés, mais avec une armée de talents alignés sur des standards de production de masse.
La politique par la preuve : L’approche du « Grand Mouvement La Relève »
L’analyse de Mohamed Sambou ne s’arrête pas aux frontières de l’économie. Il identifie un mal profond : le discours politique « cryptonnel », ces envolées lyriques et parfaites qui s’évaporent sitôt les portes du pouvoir franchies. Ce décalage a engendré un désenchantement citoyen massif. À travers le « Grand Mouvement La Relève », né de la réflexion d’intellectuels de la diaspora désabusés par les promesses sans lendemain, Sambou prône une « politique par la preuve ». Sa stratégie est simple mais radicale : présenter un bilan de réalisations concrètes sur le terrain avant de briguer un quelconque mandat. Pour lui, le développement et la politique sont les deux faces d’une même pièce ; l’action économique doit précéder l’ambition électorale pour légitimer la prise de décision.
Vers une souveraineté concrète
La souveraineté ne peut plus être un slogan de campagne ou une incantation idéologique. Pour Mohamed Sambou, elle se niche dans la maîtrise des processus, la constance de la qualité et l’intelligence des marchés. La Casamance, par sa richesse intrinsèque, est le laboratoire idéal de cette renaissance africaine qui refuse de se contenter des miettes du commerce mondial.
Alors que les cartes du village planétaire sont redistribuées, une question demeure, brutale : l’Afrique osera-t-elle troquer le confort de la protestation pour la rigueur de la compétition ? La réponse de Mohamed Sambou est claire : le marché n’attend pas, il se conquiert par la preuve et la persévérance.
