Rémunérations, logements, contrats de travail, accès aux responsabilités, formation, soins médicaux et gestion des biens : des travailleurs et anciens membres de la Communauté musulmane Ahmadiyya au Sénégal dénoncent de profondes inégalités qu’ils attribuent à une concentration du pouvoir entre les mains de certains responsables pakistanais. Ils demandent une enquête indépendante et la vérification des documents de l’organisation.

La Communauté musulmane Ahmadiyya se présente comme une organisation fondée sur l’amour, la justice, la fraternité, la paix, la consultation et le respect des lois des pays où elle exerce ses activités. Au Sénégal, des travailleurs et anciens membres affirment cependant que certaines pratiques internes seraient en contradiction avec ces principes.
Ils précisent que leur démarche ne vise ni la religion ni la nationalité pakistanaise. « Il ne s’agit pas de condamner une nationalité, mais de dénoncer une pratique », soutiennent-ils.
Une gouvernance contestée
Selon les témoignages, la communauté serait sénégalaise sur le plan juridique, mais certaines décisions importantes resteraient contrôlées ou fortement influencées par des ressortissants pakistanais.
Les plaignants affirment que certains responsables locaux seraient choisis en fonction de leur docilité et pourraient être écartés lorsqu’ils contestent des décisions ou défendent les intérêts des travailleurs sénégalais.
Ils s’interrogent également sur les changements successifs de structure et de dénomination intervenus notamment en 2007 et 2012, estimant que les membres devraient pouvoir choisir librement leurs représentants à travers des procédures transparentes.
Des différences de traitement dénoncées
Les accusations concernent d’abord les rémunérations. Selon les témoignages, certains travailleurs pakistanais bénéficieraient de salaires et d’avantages familiaux supérieurs à ceux accordés aux Sénégalais exerçant des fonctions comparables.
Les mêmes différences seraient observées dans le logement, l’électricité, l’eau, les équipements ménagers, les véhicules, les communications et l’accès à Internet.
Les plaignants affirment notamment que certaines familles pakistanaises bénéficieraient de logements confortables et entièrement équipés, alors que des travailleurs sénégalais vivraient dans des conditions beaucoup plus précaires, parfois sans logement.
Ils demandent que les contrats, fiches de paie, factures, registres automobiles et documents comptables soient examinés afin de déterminer si ces différences existent réellement et sur quels critères elles reposent.
Des décennies de travail sans contrat
Le dossier soulève également la question du droit du travail.
Selon les témoignages, certains Sénégalais auraient travaillé pendant vingt, voire trente ans, sans contrat formel. Certains n’auraient obtenu un contrat qu’en 2022.
Les plaignants s’interrogent sur la reconnaissance de leur ancienneté, leurs cotisations sociales, leurs droits à la retraite et leurs prestations de fin de service.
Ils contestent également l’utilisation de l’expression « aide alimentaire » pour désigner certaines sommes versées aux travailleurs, estimant qu’une telle appellation ne saurait à elle seule déterminer la nature juridique d’une relation de travail.
Santé, études et formation : des inégalités alléguées
Les témoignages font aussi état de différences dans la prise en charge médicale. Certains travailleurs étrangers bénéficieraient, selon eux, d’une couverture plus importante, tandis que des Sénégalais auraient dû assumer eux-mêmes des frais médicaux considérables.
Le soutien scolaire et universitaire serait également plus favorable aux enfants de certains missionnaires pakistanais, notamment pour les études privées, les cours particuliers ou certaines formations à l’étranger.
L’accès des Sénégalais aux centres internationaux de formation des missionnaires est lui aussi contesté. Les plaignants affirment que certains Africains auraient rencontré des obstacles pour y accéder.
Ces accusations, particulièrement sensibles, nécessitent la production de documents et la confrontation avec la version des responsables concernés.

Le Majlis-e-Shura au cœur de la controverse
Le fonctionnement du Majlis-e-Shura, conseil consultatif de la communauté, est également mis en cause.
Selon les plaignants, certains représentants seraient choisis ou influencés par les responsables déjà en place, ce qui réduirait la portée réelle de la consultation.
Ils estiment qu’une véritable consultation devrait permettre aux membres de choisir librement leurs représentants et de contrôler les décisions et les dépenses de l’organisation.
Biens, écoles, hôpitaux et médias : qui contrôle les ressources ?
Les accusations concernent enfin la gestion des biens de la communauté.
Terrains, écoles, établissements de santé, plantations, médias et autres infrastructures sont cités comme autant de domaines dans lesquels les plaignants soupçonnent une concentration des responsabilités au profit de certains ressortissants pakistanais.
Ils évoquent notamment des terrains qui auraient été utilisés pour des activités privées et demandent à connaître le statut juridique des biens, leurs exploitants, les revenus générés et leur destination.
La même interrogation concerne les postes stratégiques : pourquoi des responsabilités importantes seraient-elles principalement confiées à des étrangers alors que des Sénégalais disposeraient des compétences requises ?
Des accusations qui doivent être vérifiées
Le document évoque également d’autres faits particulièrement sensibles : recrutement de ressortissants pakistanais sous couvert d’activités religieuses, utilisation supposée du nom de la communauté dans certaines démarches d’asile, pressions contre des personnes contestant les responsables, traitement de plaintes internes, ainsi que des accusations concernant l’utilisation de ressources destinées aux nécessiteux.
Ces éléments ne peuvent être considérés comme établis sans vérification. Ils nécessitent notamment des témoignages directs, des documents administratifs, des pièces comptables et, lorsque cela est nécessaire, l’intervention des autorités compétentes.
« Nous ne demandons pas de privilèges »
Les plaignants insistent sur le fait que leur démarche ne vise pas l’exclusion des ressortissants étrangers.
« Nous ne demandons pas que les Pakistanais soient expulsés. Nous demandons que leur nationalité ne leur donne aucun avantage injustifié », affirment-ils.
Ils réclament notamment :
- l’égalité de traitement entre travailleurs ;
- des contrats de travail conformes à la législation ;
- la reconnaissance de l’ancienneté ;
- une gestion transparente des biens et des ressources ;
- des procédures démocratiques de désignation des responsables ;
- un accès équitable aux postes, formations et avantages ;
- ainsi qu’un mécanisme indépendant permettant aux travailleurs de déposer des plaintes sans subir de représailles.
La transparence comme réponse
À ce stade, les accusations formulées doivent être distinguées des faits juridiquement établis. Leur gravité justifie néanmoins que les responsables de la communauté puissent y répondre et que les documents permettant de vérifier les affirmations soient examinés.
Contrats, fiches de paie, déclarations sociales, comptes, titres fonciers, registres de véhicules, factures, procès-verbaux du Majlis-e-Shura et procédures de nomination pourraient permettre de faire la lumière sur la situation.
Si les accusations sont fausses, les documents devraient permettre de les réfuter. Si certaines sont fondées, elles devraient conduire à des mesures correctives.
Au fond, le débat ne porte pas sur l’origine des travailleurs, mais sur l’égalité et la transparence.
Une organisation qui prêche la justice doit pouvoir accepter le contrôle. Une organisation qui défend l’égalité doit pouvoir la démontrer. Et une institution qui affirme respecter les lois du Sénégal doit pouvoir le prouver par ses actes et ses documents.
La question centrale demeure donc : qui contrôle réellement les décisions, les ressources et les responsabilités de l’institution ?
La réponse ne devrait pas se trouver dans les discours, mais dans les faits, les documents et la transparence.
Nous restons ouverts à toute réplique de la partie adverse.
Moussa Oumar GUEYE
