
Le gouvernement sénégalais a récemment annoncé, via le ministre de l’Économie, que la Turkish EximBank financerait plusieurs projets structurants dans le pays, et ce sans alourdir la dette publique. Une déclaration qui a suscité une certaine satisfaction officielle, tant elle semble promettre un financement innovant dans un contexte économique difficile.
Pourtant, cette annonce soulève plusieurs interrogations au regard de la réalité économique sénégalaise. En effet, selon la Cour des comptes, la dette publique du Sénégal avait atteint 99,7 % du PIB en 2023. Barclays a même réévalué ce taux à 119 % en 2024, un chiffre repris par le Premier ministre lors de la présentation de son plan de redressement économique. Dans ce contexte, prétendre financer des projets structurants sans alourdir la dette apparaît comme une prouesse, voire une promesse ambitieuse.
Cependant, selon Thierno Bocoum, président d’AGIR – LES LEADERS, cette « nouvelle doctrine d’investissement » n’est en réalité ni une innovation sénégalaise ni une véritable rupture dans les pratiques financières. Elle repose sur un mécanisme bien connu : le transfert de l’endettement à des structures tierces – sociétés de projet, entreprises publiques ou partenariats public-privé – de sorte que cette dette ne figure pas directement dans les comptes de l’État.
En surface, l’État sénégalais ne contracte pas directement de dette supplémentaire. Mais dans les faits, il s’engage souvent à soutenir les projets en cas de défaillance, via des clauses implicites ou explicites. Le remboursement des financements dépend alors des recettes futures générées, des contrats d’achat garantis ou des concessions, des mécanismes déjà utilisés par le régime précédent.
Ce montage financier, souvent qualifié de « dette cachée », n’est pas sans risque. Si les revenus attendus ne se matérialisent pas, la charge retombe inévitablement sur le budget national. D’après Thierno Bocoum, ce type d’opérations construit davantage un bilan immatériel qu’une réelle relance économique, avec un fort enjeu d’image plutôt que d’impact concret sur l’économie locale.
Un autre point préoccupant est la nature même des projets financés : la majorité sont confiés à des entreprises étrangères, notamment turques, sans clauses contraignantes de sous-traitance locale ni de transfert de technologie. La valeur ajoutée – emplois qualifiés, bénéfices, expertise – risque ainsi de s’échapper du territoire sénégalais.
Par ailleurs, ce type de financement hors bilan est souvent plus coûteux qu’un emprunt souverain classique. Il garantit la rentabilité de l’opérateur étranger à travers des clauses contractuelles strictes. Le modèle BOT (Build-Operate-Transfer) illustre bien ce risque : les tarifs et redevances imposés aux usagers sont calibrés pour assurer un rendement élevé, indépendamment du succès réel du projet.
Lorsque l’équilibre économique se rompt, c’est encore une fois l’État qui doit assumer la facture, directement ou indirectement. De nombreux pays ont déjà connu ce scénario, où des engagements initialement salués comme innovants se transforment en lourdes charges budgétaires au fil du temps.
Pour Thierno Bocoum, changer le nom de la dette ne suffit pas à la faire disparaître, pas plus que modifier le vocabulaire du financement ne garantit la prospérité économique ou l’indépendance nationale.
Le Sénégal a besoin, selon lui, d’une stratégie de relance claire, ancrée dans les forces locales, avec des contrats transparents et équilibrés, visant à renforcer le tissu économique national. Sans cela, le pays risque de se retrouver avec un bilan spectaculaire sur le papier, mais décevant dans la réalité.
