Dans un entretien accordé à la RTS Sédhiou, le Médiateur de la République, juge à la retraite Demba Kandji, s’est exprimé avec franchise sur l’indépendance de la justice sénégalaise et la dérive actuelle du débat public. Une prise de parole rare et salutaire.

Ancien président de la Cour d’appel de Dakar, doyen des juges d’instruction et président de tribunal, Demba Kandji a rappelé avec solennité le caractère « éternel » du serment de magistrat. « Je suis magistrat à la retraite, mais je reste magistrat. Nul organe de l’État ne peut délier un juge de son serment », a-t-il martelé, citant l’article 8 de la loi organique sur le statut de la magistrature pour souligner l’inviolabilité du secret judiciaire.
Une justice perçue, souvent jugée
S’exprimant sur les critiques visant la justice sénégalaise, le Médiateur ne les balaie pas d’un revers de main. Au contraire : « Le débat sur l’indépendance de la justice est ancien, mais légitime. » Selon lui, les décisions de justice sont souvent perçues à travers un prisme subjectif : « Quand la justice donne raison à mes proches, elle est bonne ; quand elle donne raison à mes adversaires, elle est mauvaise. C’est humain, universel. » Il invite cependant à dépasser cette perception émotionnelle pour renforcer le système judiciaire, appelant à la fois à des critiques constructives et à des moyens accrus pour les institutions : « Il faut pouvoir critiquer la justice sans la délégitimer. Elle est rendue par des Sénégalais, pour des Sénégalais. »
Réseaux sociaux : réguler pour préserver le débat démocratique
Autre sujet d’inquiétude pour l’ancien magistrat : la tournure que prend le débat public au Sénégal, entre insultes en ligne, clashs télévisés et polémiques artificielles. « L’injure est punie. Mais aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus des armes. Chacun a dans sa poche un studio télé. Le réveil est brutal », déplore-t-il. Face à cette escalade, Demba Kandji appelle à une régulation urgente : « Il faut donner plus de moyens au CNRA, renforcer le cadre légal, et rappeler aux journalistes et animateurs leur rôle de garde-fous. Ceux qui tendent les micros doivent savoir dire stop. » Il fustige la logique actuelle de visibilité à tout prix : « C’est la monétisation qui dicte la ligne. Plus ça s’embrase, plus ça rapporte. Mais ceux qui commercialisent les clashs doivent aussi assumer leur part de responsabilité. » Pour lui, l’espace public sénégalais risque de se transformer en un lieu de vacarme permanent, où la parole est utilisée pour blesser plus que pour construire. « Ce n’est plus un débat, c’est son inverse. »
