Samba Dialimpa Badji a publié son rapport intitulé L’ÉCOSYSTÈME DES FAUSSES INFORMATIONS AU SÉNÉGAL, UNE VUE D’ENSEMBLE. Ce rapport présente un aperçu de l’écosystème de la désinformation au Sénégal. Il a été élaboré en s’appuyant sur des entretiens directs avec plusieurs parties prenantes qui sont touchées par les fausses informations. Le rapport traite notamment plusieurs entretiens directs avec des journalistes, spécialistes en communication politique, chercheurs en science de la communication et de l’information, juristes, acteurs politiques et activistes. Le rapport intègre également des discussions de groupes, ainsi qu’une revue de la littérature pertinente, afin de présenter les acteurs clés et examiner comment l’information circule entre les différentes plateformes tout en analysant l’interaction de l’espace en ligne et traditionnel. Il considère le rôle potentiel des acteurs externes, étatiques ou non étatiques, dans la fabrication et/ou la propagation des fausses informations dans le pays. Il évalue enfin le cadre législatif et réglementaire ainsi que les initiatives citoyennes de lutte contre la désinformation en vue de faire des recommandations concrètes pour mitiger la dégradation de l’écosystème informationnel au Sénégal. Son auteur, Samba Dialimpa Badji est journaliste et Rédacteur en Chef de la version francophone d’Africa Check, la première organisation indépendante de fact-checking en Afrique. Il est chargé de cours de journalisme et de fact-checking à l’Ejicom et au CESTI à Dakar
Selon une étude d’Afrobarometer, les Sénégalais perçoivent les médias et les journalistes comme faisant partie de ceux qui diffusent le plus les fausses informations. Le journaliste Hamadou Tidiane Sy, directeur de l’Ecole supérieure de journalisme, des métiers de l’Internet et de la communication (Ejicom), souligne que les médias et les journalistes se retrouvent à propager de fausses informations « par manque de vigilance ou par manque de professionnalisme ». Et pour le directeur de publication du journal Le Quotidien, Mohamed Guèye, la situation devient préoccupante dans la mesure où « il suffit que quelqu’un lance une rumeur non vérifiée, non étayée par quoi que ce soit, pour que cette rumeur entre dans le débat public et que certains médias s’en accaparent pour en faire des articles ». Le plus inquiétant, poursuit-il, « c’est d’entendre des confrères dire que si on ne le fait pas d’autres le feront ». Et il arrive souvent que des médias jouissant d’une assez bonne réputation tombent dans le piège de la désinformation juste parce qu’ils n’ont pas procédé à une vérification rigoureuse d’une information circulant sur les réseaux sociaux. Ce fut le cas lorsque certains sites web ont repris un texte de blog, largement partagé sur Facebook et présenté comme une analyse de l’écrivain nigérian Wolé Soyinka à la suite de la mort de l’Américain George Floyd, tué par un policier en mai 2020 à Minneapolis aux Etats-Unis. Il en fut également ainsi lorsque plusieurs sites web, dont le plus visité du pays et un autre parmi les plus réputés ont publié une information selon laquelle le pays comptait 4,5 millions de femmes célibataires. Une chaîne radio a également fait un reportage sur le sujet. Dans ce cas, les médias qui ont relayé l’information avaient simplement repris une communication sur Facebook dont l’auteur avouera plus tard avoir fabriqué l’histoire « juste pour faire rire ». Les médias n’avaient pas pris la peine de chercher l’étude pour la consulter, ni de contacter l’organisme qui en serait l’auteur supposé, une ONG britannique qui, en réalité, n’existe pas. Les médias sénégalais, et plus particulièrement les sites web ont de plus en plus tendance à être à la remorque des réseaux sociaux en se focalisant davantage sur les sujets sensationnels, dans une course effrénée aux clics. « Ils reprennent quasi systématiquement les sujets qui font le buzz sur les réseaux sociaux, en font des articles sans prendre la peine de vérifier au préalable », souligne Guèye. Le manque de moyens financiers, qui a comme conséquence le manque de ressources humaines qualifiées dans ces médias, pourrait expliquer cet état de fait. Mais pour Mohamed Guèye cela est également dû à un manque de rigueur professionnelle. Une autre explication peut être l’appétit de l’audience pour les sujets sensationnels, tout comme le fait que l’offre digitale des médias traditionnels, dotés de beaucoup plus de ressources financières et humaines, est très pauvre. Par exemple, les sites web des principaux quotidiens du pays ne sont que la version digitale de leur contenu papier et certains d’entre eux ne sont pas régulièrement mis à jour. Conséquence, un seul parmi ces sites web apparait dans le classement des sites les plus visités, tandis que les deux sites web appartenant à de grands groupes de presse sont classés neuvième et dixième. Les sites les plus visités sont ceux qui ont misé sur l’information sensationnelle avec moins d’accent sur la rigueur journalistique. Cela comprend les sites tels que sanslimitesn.com, galsen221.com , sunubuzzsn.com , metrodakar.com ou encore senego.com. Pour ces sites, le « futile passe avant l’utile», comme l’avoue un des rédacteurs en chef de l’un d’eux. « Nous mettons en avant ce que les Sénégalais préfèrent et misons sur l’instantanéité pour attirer plus de visiteurs», explique-t-il. Il reconnait que cette façon contribue, dans une certaine mesure, à la propagation des fausses informations. Pour le journaliste Ibrahima Lissa Faye, directeur de publication du site Pressafrik et président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (APPEL), « cela dilue forcément la qualité de l’information. Cela décrédibilise le travail des journalistes. Ces derniers ne sont plus pris au sérieux ».
