À la frontière malienne, des populations abandonnées interpellent l’État et s’organisent pour survivre

Adossés à la frontière malienne, les villages de Laminia et Sandikounda, distants d’une trentaine de kilomètres, vivent dans un dénuement quasi total. Isolées, privées de services essentiels, ces communautés n’ont d’autre choix que de s’organiser par elles-mêmes pour survivre et, surtout, pour interpeller l’État sur ses obligations régaliennes.
À coups de machettes, de pelles et de pioches, les habitants tentent de reprofiler les pistes ensablées, rouvrir des voies d’accès et désenclaver leur territoire. Une initiative désespérée mais vitale, tant l’enclavement est devenu une question de survie.

Kéniéba, l’extrême Sud-Est du Sénégal : l’autre visage du pays
Situés à l’extrême Sud-Est du département de Bakel, dans la commune de Sadatou, Laminia et Sandikounda incarnent ce que leurs habitants appellent « l’autre Sénégal », celui oublié par les pouvoirs publics et livré à lui-même. Le sentiment d’abandon est profond, presque identitaire. « J’ai aujourd’hui 36 ans et, malheureusement, je ne me suis jamais senti sénégalais comme il se doit », confie Idrissa Diallo.
Une déclaration choc, partagée par beaucoup, qui traduit l’amertume d’une population confrontée à un isolement extrême, étouffant tout sursaut citoyen.

Accéder à Laminia et Sandikounda : un véritable safari
Laminia dispose d’une petite école et d’un poste de santé, mais y accéder relève du parcours du combattant. Aucune route praticable : les seuls chemins sont des traces de charrettes utilisées en saison sèche. En hivernage, il faut littéralement « craboter », avec la crainte permanente de ne jamais pouvoir refaire le trajet.
Le territoire cumule les manques : pas d’électricité, pas de réseau téléphonique fiable, pas d’eau potable.
À près de 300 kilomètres du chef-lieu départemental, Bakel, ces villages vivent coupés du monde. Pendant cinq longs mois, aucun véhicule n’a pu ravitailler la zone. « Même pas un sac de riz », témoignent les habitants. Seule la période des récoltes permet d’éviter la famine.

Reprofiler les pistes : une question de survie
Face à l’absence de l’État, la solidarité communautaire s’impose. Les populations de Laminia et Sandikounda ont récemment fait bloc. Munis d’outils rudimentaires, elles ont entrepris de débroussailler, couper arbres et arbustes, retracer les pistes reliant leurs villages à Sadatou et aux localités voisines.
Dans cette zone où les moyens de transport se limitent au vélo, à la moto, à la charrette ou à quelques tricycles motorisés, refaire la route est une question de survie, insiste Idrissa Diallo.
Quelques initiatives tentent toutefois d’apporter un souffle d’espoir :
- – le PRDC (Programme de renforcement de la résilience pour le développement communautaire) sous la supervision de l’ARD ;
- – le programme Diam Laydi (« territoire apaisé ») conduit par le GRDR, ONG française, axé sur le renforcement hydraulique et l’autonomisation des jeunes et des femmes ;
- – le Rezo Résilience des zones frontalières, qui promeut la coopération transfrontalière.

Le Falémé : de barrière naturelle à menace permanente
Le fleuve Falémé, frontière naturelle avec le Mali et affluent majeur du fleuve Sénégal aux côtés du Ba Khoyé et du Bafing, est au cœur de toutes les préoccupations. Unique source d’eau pour l’agriculture de contre-saison et l’abreuvement du bétail, il est aujourd’hui gravement menacé. La biodiversité y est en péril, notamment à cause de l’exploitation aurifère anarchique. Les orpailleurs clandestins y déversent mercure et produits toxiques, transformant l’eau en un liquide boueux et dangereux. Une crise sanitaire silencieuse s’installe.
Le Falémé agonise. Cet affluent vital, qui traverse le Sénégal, la Guinée et le Mali, est menacé de disparition sous le poids des agressions environnementales répétées, face à des exploitations minières sans conscience écologique.

Insécurité transfrontalière et peur quotidienne
L’assèchement saisonnier du fleuve supprime également la seule barrière naturelle contre les bandes armées venues de l’autre rive. « Il ne se passe pas un mois sans braquage », affirment les habitants. Ils se disent néanmoins reconnaissants de voir, « de temps en temps », des patrouilles militaires dans la zone, seules à même de contenir partiellement l’insécurité.
Pape Demba SIDIBÉ

