Par Mady Camara

KÉDOUGOU, Sénégal — À l’aube, dans le site aurifère de Kharakhéna, l’air se charge du bruit métallique des machines et de l’odeur âcre du mercure. Des enfants — parfois âgés de trois ans seulement — errent entre des tentes de fortune et des puits creusés à même la terre. Leurs parents cherchent de l’or. Les enfants respirent la poussière.
Et beaucoup d’entre eux, officiellement, n’existent pas.
Dans la région de Kédougou, l’une des plus riches en minerais du Sénégal mais aussi l’une des plus pauvres en services publics, plus d’un enfant sur cinq — 21,3 % — de moins de cinq ans n’a pas d’acte de naissance. Sans ce document élémentaire, ils sont privés de leur première reconnaissance légale : un nom, une nationalité, un droit à l’éducation et aux soins de santé.
Les raisons sont multiples et tragiquement prévisibles. Dans les zones minières reculées comme Kolia, Moussala ou Kharakhéna, l’hôtel de ville le plus proche peut se trouver à 50, voire 70 kilomètres. Les parents travaillant dans des camps informels n’ont souvent pas leurs propres papiers d’identité, pourtant indispensables pour déclarer un nouveau-né. Certains ignorent les procédures ; d’autres craignent des coûts administratifs qu’ils ne peuvent assumer. En théorie, la déclaration de naissance coûte seulement 300 francs CFA. En pratique, le trajet, les démarches et l’incertitude la rendent inaccessible.
« Nous ne comptons plus les bébés qui naissent ici sans papiers », confie un chef de communauté à Kolia, se rappelant d’une mission menée en 2024 par le gouvernement et les Nations unies pour enquêter sur la question. « Ils ont posé des questions, nous avons répondu. Mais depuis, rien n’a bougé. »
Le défaut d’enregistrement ne relève pas seulement de la bureaucratie — il détermine toute la trajectoire d’un enfant. Sans extrait de naissance, impossible de passer le CFEE, l’examen de fin d’études primaires. Plus tard, impossible d’obtenir une carte nationale d’identité, d’ouvrir un compte bancaire ou de bénéficier des services de l’État. Et lorsqu’un extrait est perdu — phénomène courant dans ces camps où les documents se détériorent ou disparaissent — l’enfant redevient “sans extrait”, effacé une seconde fois.

Les risques sont encore plus graves dans les zones minières, où l’absence de l’État se ressent dans chaque aspect de la vie. Les femmes accouchent sans suivi prénatal, et les évacuations d’urgence sont périlleuses ; des habitants se souviennent de mères mortes en route depuis Medina Baffé ou Daworola, faute d’accès rapide à un centre de santé. Les enfants non déclarés grandissent autour des puits, exposés au mercure, aux accidents et à l’exploitation.
L’économie aurifère nourrit aussi la mobilité et le déplacement, attirant des familles venues d’autres pays. Beaucoup d’enfants étrangers fréquentent les écoles sénégalaises sans avoir accès à leurs droits civiques. Les agents de l’état civil se déplacent rarement vers les sites. Les chefs de village et imams s’improvisent souvent médiateurs, utilisant leurs propres cartes d’identité pour soutenir des demandes de jugements supplétifs — un système informel saturé.
Quelques progrès existent. En 2020, une initiative numérique du ministère de l’Éducation et de l’UNICEF a permis d’enregistrer plus de 76 000 élèves jusque-là sans papiers, preuve que l’action coordonnée peut inverser la tendance. Mais ces avancées n’ont pas encore atteint les zones aurifères, où les communautés restent isolées, mobiles et structurellement marginalisées.
Les enfants des mines de Kédougou vivent un paradoxe : ils habitent une terre riche en or, mais grandissent dans l’ombre de la pauvreté, du danger et de l’invisibilité administrative.
Leur avenir dépend d’une protection de la petite enfance qui commence par le plus fondamental des droits : le droit d’être compté.
