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NGAAKA BLINDÉ OU L’HONNEUR RETROUVÉ DU RAP SÉNÉGALAIS… (par Cheikh Tidiane Kande)

Depuis ses origines dans le Bronx, le rap n’a jamais été un simple divertissement. Il est né comme un cri, une archive sonore des frustrations populaires, un contre-pouvoir culturel face aux silences institutionnels. De Public Enemy à KRS-One, jusqu’aux grandes voix africaines comme Didier Awadi, le rap a toujours assumé une fonction engagée : dire ce que beaucoup pensent tout bas, dénoncer quand d’autres calculent, rappeler aux puissants qu’ils ne gouvernent pas dans l’impunité morale.

C’est dans cette tradition que s’inscrit aujourd’hui Ngaaka Blindé. Prendre le micro pour interroger le pouvoir en place, dénoncer des dérives perçues comme des emprisonnements sélectifs, évoquer des affaires judiciaires controversées, pointer la mort tragique d’un étudiant, rappeler les retards de bourses et les promesses non tenues : ce n’est pas un geste anodin. C’est un acte politique au sens noble du terme. Dans un contexte où beaucoup d’artistes choisissent la prudence, la proximité ou le silence confortable, oser la dissonance relève du courage civique.

Le rap n’est crédible que lorsqu’il reste du côté du peuple. Lorsqu’il refuse d’échanger sa liberté contre des invitations feutrées, des nominations honorifiques ou des amitiés stratégiques. L’histoire montre que chaque pouvoir, même porté par un immense espoir populaire, est tenté par la tentation de l’entre-soi, par la justification de ses propres excès, par la rationalisation de ses contradictions. C’est précisément à ce moment que la parole artistique devient indispensable.

Les étudiants qui ont cru à un changement radical, les jeunes confrontés au chômage persistant, le monde rural qui attend toujours une transformation tangible, les familles touchées par des drames qui interrogent la gestion sécuritaire : tous ont besoin d’une voix qui porte leurs inquiétudes dans l’espace public. Le rôle du rap n’est pas d’absoudre ni de condamner judiciairement, mais d’alerter, de questionner, de troubler les certitudes.

Féliciter Ngaaka Blindé, c’est saluer cette fidélité à l’ADN du hip-hop : indépendance, irrévérence, responsabilité sociale. C’est rappeler que l’artiste n’est pas un décor du pouvoir, mais un témoin de son temps. Et dans une démocratie vivante, la critique n’est pas une trahison ; elle est une respiration. Le micro n’est pas une médaille ; c’est une arme symbolique. Et lorsqu’il sert à interpeller, à éveiller et à exiger plus de cohérence entre les promesses et les actes, il retrouve toute sa noblesse.

Cheikh Tidiane Kande

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