La tour de la RTS, présentée comme le fleuron de la modernisation de l’audiovisuel public sénégalais, est aujourd’hui le symbole d’un échec stratégique, d’un contournement budgétaire massif et d’une tentative manifeste de manipulation politique.

Ce chantier, censé incarner la souveraineté médiatique, est désormais instrumentalisé par son directeur général, Pape Alé Niang, comme ultime rempart contre l’effondrement de sa propre légitimité. Il ne s’agit plus d’un projet d’infrastructure, mais d’un dispositif de diversion destiné à dissimuler une gouvernance autoritaire, une rupture du dialogue social, une absence de vision éditoriale et une incapacité structurelle à incarner les principes du service public.
Le chiffre est connu : plus de 33 milliards de francs CFA ont été injectés dans la construction de cette tour. Ce montant, confirmé par Pape Alé Niang lui-même dans plusieurs sorties médiatiques, n’a produit aucun résultat opérationnel. La tour est vide. Aucun plateau n’est fonctionnel. Aucun studio n’est actif. Aucun contenu n’y est produit. L’inauguration précipitée, organisée sans réception technique ni audit indépendant, a été un acte de communication, non de gouvernance. Le bâtiment est inachevé, inutilisable, et pourtant présenté comme un trophée personnel. Il est devenu un décor sans fonction, un monument sans mission, un investissement public sans retour.
L’argument de l’héritage est irrecevable. Pape Alé Niang affirme avoir trouvé un passif de 26 milliards à son arrivée. Cette déclaration, loin de le disculper, l’implique directement. Un gestionnaire responsable, confronté à un projet vicié, suspend les décaissements, exige un audit, alerte les autorités de tutelle, et engage une révision complète du projet. Il ne poursuit pas les travaux à l’identique. Il ne signe pas de nouveaux avenants. Il ne transforme pas un chantier problématique en vitrine personnelle. En validant les dérives de ses prédécesseurs, il en devient le continuateur. En les aggravant, il en devient le complice.
La question des avenants est centrale. Dans les marchés publics, un avenant est un outil juridique permettant de modifier un contrat initial. Il peut être justifié par des imprévus techniques. Mais dans la pratique sénégalaise, il est souvent utilisé pour contourner les règles de la commande publique, éviter la relance d’un appel d’offres, et récompenser des prestataires sans mise en concurrence. Dans le cas de la RTS, les avenants ont permis de faire passer un projet initialement budgétisé à environ 20 milliards à plus de 33 milliards. Aucun détail n’a été publié. Aucun contrôle externe n’a été sollicité. Aucun rapport n’a été communiqué. L’opacité est totale. Le ministère de la Communication n’a fourni aucune explication. L’ARMP n’a pas réagi. La Cour des comptes n’a pas enquêté. L’Inspection générale d’État n’a pas été saisie. Cette absence de contrôle alimente toutes les suspicions : surfacturation, favoritisme, conflits d’intérêts, détournements.
Cette opacité est aggravée par une tentative de politisation. Pape Alé Niang cherche à faire croire que toute critique de sa gestion est une attaque contre la souveraineté. Il se présente comme un homme seul, assiégé, victime d’un complot. Il tente de disqualifier les syndicats, de délégitimer les alertes internes, de réduire les critiques à des règlements de comptes. Cette stratégie est connue. Elle consiste à se fondre dans un symbole pour échapper à la reddition des comptes. Elle repose sur une confusion entre fonction publique et posture militante. Elle est incompatible avec les exigences de neutralité, de transparence et de rigueur qui fondent le service public.
Le climat interne à la RTS est délétère. Les syndicats (SYNPICS, SYNPAP) dénoncent une gestion autoritaire, une absence de concertation, une marginalisation des compétences internes, une instrumentalisation de la ligne éditoriale. Ils ne se contentent pas de protester. Ils documentent. Ils alertent. Ils exigent des réponses. Leur parole est fondée sur l’expérience, sur les faits, sur une connaissance intime des rouages de l’institution. Face à cela, la direction oppose le silence, le mépris, la disqualification. Elle refuse le dialogue. Elle verrouille la parole. Elle transforme une maison publique en forteresse privée.
La stratégie de Pape Alé Niang est désormais lisible. Elle repose sur trois piliers : la victimisation, la diversion par la tour, et la disqualification des contre-pouvoirs internes. Cette stratégie est intenable. Elle ne produit ni confiance, ni résultats, ni légitimité. Elle isole. Elle fragilise. Elle expose. Elle rend toute réforme impossible. Elle transforme un directeur général en facteur de blocage. Elle fait de la RTS un champ de ruines institutionnelles.
Le silence des autorités est une faute politique. L’Inspection générale d’État n’a lancé aucun audit. La Cour des comptes n’a publié aucun rapport. L’ARMP n’a pas communiqué sur les avenants. Le ministère de la Communication reste muet. La Présidence observe. Ce silence est interprété comme une validation implicite. Il affaiblit la parole présidentielle. Il fragilise la cohérence gouvernementale. Il alimente le soupçon. Il donne raison à ceux qui disent que la rupture est sélective, que l’éthique est relative, que les pratiques anciennes ont simplement changé de visage.
La RTS n’est pas un chantier. Elle est une institution. Elle n’a pas besoin d’un monument. Elle a besoin d’un capitaine. D’un stratège. D’un gestionnaire. D’un bâtisseur de contenu, pas d’un communicant en guerre contre ses propres collaborateurs. La tour ne sauvera pas la RTS si elle est construite sur des arrangements. Elle deviendra un mausolée. Un monument à la vanité. Un symbole de trahison.
Le maintien de Pape Alé Niang à la tête de la RTS est devenu politiquement coûteux, institutionnellement toxique, et symboliquement incohérent. Il affaiblit l’État. Il fragilise la promesse de rupture. Il disqualifie la parole publique. Il transforme une maison de souveraineté en théâtre de règlement de comptes. Il faut trancher. Non pour punir. Mais pour protéger. Protéger l’institution. Protéger la promesse. Protéger la cohérence.
La tour de la RTS peut être un symbole de grandeur. Ou un monument de compromission. Tout dépend de ce qu’on y met : du béton… ou du sens. Aujourd’hui, elle est en train de devenir le théâtre d’un naufrage personnel. Un homme tente de s’y accrocher pour ne pas sombrer. Mais une nation ne peut pas être prise en otage par les échecs d’un seul. Il faut choisir. Entre l’avenant et la vérité. Entre la tour et la maison. Entre la communication et la cohérence. La RTS ne se sauvera pas par des murs. Elle se sauvera par des principes.
Et ces principes, c’est à l’État de les faire respecter.
