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Quand les Lions perdent, le pays devient une faculté de mathématiques

D’un seul coup, le Sénégal est devenu une immense faculté de mathématiques. Et je pèse mes mots.

Depuis la deuxième défaite des Lions au Mondial, il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux, d’écouter les débats de rue, ou même de tendre l’oreille dans les transports, pour assister à une transformation étonnante : les anciens sélectionneurs de salon sont devenus des spécialistes de probabilités, des experts en combinatoire, des analystes de scénarios de qualification.

Hier encore, on discutait simplement de titularisations, de schémas tactiques, de “il fallait jouer plus haut” ou “il fallait fermer le jeu”. Aujourd’hui, on est passé à autre chose : les équations. Les gens parlent de différence de buts comme s’ils manipulaient des constantes physiques. On calcule, on projette, on simule des issues possibles avec une assurance presque scientifique. Et tout cela, bien sûr, avec une certitude qui ne laisse aucune place au doute.

Ce qui me frappe surtout, c’est la rapidité de cette mutation. Le football, dans sa version populaire, a toujours été un sport d’émotion, de subjectivité, de lecture instinctive. Mais dès que la déception s’invite, quelque chose change. On cherche des refuges intellectuels. Et les chiffres deviennent ce refuge.

Alors chacun y va de son tableau imaginaire : “si on gagne par deux buts d’écart ici”, “si l’autre match finit comme ça”, “si le goal-average bascule là”. Le stade disparaît, remplacé par des colonnes invisibles et des pourcentages improvisés. Le ballon n’est plus seulement rond, il devient une variable.

Mais derrière cette ironie collective, il y a une réalité plus profonde. Le football moderne a lui-même préparé ce terrain. Les statistiques avancées, les analyses tactiques télévisées, les commentaires bourrés de données ont éduqué le public à penser le jeu autrement. Même sans formation, chacun a fini par intégrer des mots comme possession, expected goals, transition, pressing. Le supporter n’est plus seulement spectateur : il est devenu interprète.

Et pourtant, malgré cette sophistication apparente, quelque chose reste inchangé : la passion brute. Parce que ces calculs, aussi élaborés soient-ils, naissent souvent d’un même point de départ très simple : la frustration. On calcule non pas pour comprendre le football, mais pour survivre à la déception qu’il provoque.

Dans le cas du Sénégal, cette situation prend une dimension encore plus forte. L’attente est grande, les espoirs sont élevés, et chaque contre-performance devient un choc collectif. Alors le pays entier se met à réfléchir, à recomposer les scénarios, comme si la logique pouvait corriger ce que l’émotion n’accepte pas encore.

Mais au fond, cette “faculté de mathématiques” improvisée dit quelque chose de touchant. Elle montre un public impliqué, concerné, incapable de rester indifférent. Un public qui refuse de tourner la page sans comprendre, même si cette compréhension passe par des calculs parfois hasardeux.

Le football, finalement, continue de faire ce qu’il a toujours fait : il rassemble, il divise, il fait parler. Et quand il blesse un peu, il transforme les supporters en analystes. Pas parce qu’ils le sont devenus réellement, mais parce qu’ils cherchent, à travers les chiffres, une manière de dompter l’incertitude.

Et demain, quand les Lions rejoueront et que le ballon roulera à nouveau, cette faculté de mathématiques se refermera aussi vite qu’elle s’est ouverte. Il ne restera que les émotions, les cris, et ce vieux réflexe qui ne change jamais : croire, encore.

Par imam chroniqueur
Babacar Diop

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