Le 20 mai 2022, le Sénégal perdait discrètement mais profondément l’un de ses artistes les plus singuliers : Abdoulaye Ndiaye, dit « Cosaan » (ou « Thiossane »). Il s’éteint à l’âge de 86 ans à l’hôpital régional de Thiès, sa ville de cœur, laissant derrière lui une œuvre diffuse, insaisissable parfois, mais essentielle pour comprendre une certaine histoire culturelle du pays.

Avec lui disparaît une génération d’artistes pour qui la création n’était pas une carrière, mais une façon d’exister, de témoigner et de relier les mondes.
Thiès, berceau d’un regard artistique
Né en 1936 à Thiès, Abdoulaye Ndiaye grandit dans une ville carrefour, ouverte aux influences coloniales, populaires et modernes. Très tôt, il se passionne pour les images : affiches de cinéma, scènes de rue, silhouettes humaines qu’il observe et redessine.
Ce rapport instinctif au visuel deviendra la base de son langage artistique. Avant même les écoles ou les institutions, il apprend à regarder, puis à traduire ce qu’il voit en formes, en couleurs, en récits.
Son parcours s’inscrit dans cette génération d’artistes sénégalais d’après-guerre qui ont construit leur pratique entre autodidaxie, expérimentation et ouverture culturelle.
1966 : Dakar devient scène mondiale de l’art noir
Le destin artistique de Cosaan s’inscrit dans un moment historique : le premier Festival mondial des Arts nègres de 1966 à Dakar, porté par la vision de Léopold Sédar Senghor.
Ce festival ne fut pas seulement un événement culturel. Il fut une déclaration politique et esthétique : celle d’une Afrique qui se pense elle-même, qui expose ses arts, et qui dialogue avec le monde depuis sa propre centralité.
Cosaan y participe comme interprète musical, incarnant cette effervescence où musique, poésie et arts visuels se rencontrent. Il est notamment associé à la chanson « Taal leen lamp yi », souvent évoquée comme l’un des symboles sonores de cette époque fondatrice.
Ce moment marque une génération entière : celle des artistes africains qui passent du statut de témoins à celui d’acteurs de la scène culturelle mondiale.
Un créateur sans frontières
Ce qui frappe dans le parcours d’Abdoulaye Ndiaye, c’est l’impossibilité de le réduire à une seule discipline.
Il est à la fois :
peintre et dessinateur,
musicien et interprète,
créateur d’affiches et d’images populaires,
passeur culturel entre traditions et modernité.
Chez lui, les arts ne s’opposent pas : ils se répondent. La musique nourrit le dessin, le dessin inspire la mémoire, la mémoire devient chanson.
Cette approche fait de lui un artiste total, au sens le plus ancien du terme : celui qui ne sépare pas les formes d’expression, mais les unit dans une même respiration.
L’ombre et la lumière d’un parcours d’artiste
Comme beaucoup de créateurs de sa génération, Cosaan n’a pas connu une trajectoire linéaire.
Après les grandes heures de reconnaissance liées aux années 1960, sa vie artistique se poursuit dans une forme de discrétion, parfois de précarité, loin des projecteurs.
Mais cette distance avec les institutions ne signifie pas absence de création. Au contraire, elle traduit une autre réalité : celle d’artistes qui continuent de produire en marge, portés par la seule nécessité intérieure de créer.
Son parcours reflète ainsi une question toujours actuelle au Sénégal : quelle place réelle est accordée à ses artistes après les grandes célébrations culturelles ?
Une œuvre comme mémoire vivante
L’héritage d’Abdoulaye Ndiaye « Cosaan » ne se résume pas à une production figée. Il s’agit plutôt d’une trace diffuse, présente dans la mémoire culturelle sénégalaise.
Son travail artistique témoigne :
d’une Afrique en mouvement,
d’un Sénégal en construction culturelle après l’indépendance,
et d’une génération d’artistes qui ont cherché à inscrire leur identité dans le monde moderne sans renier leurs racines.
Son nom reste ainsi associé à une idée simple mais profonde : l’art comme mémoire vivante d’un peuple.
Conclusion : un silence qui continue de parler
La disparition d’Abdoulaye Ndiaye n’a pas fait grand bruit. Pourtant, elle résonne encore dans ce que son parcours raconte : celui d’un artiste qui a traversé son époque sans jamais cesser de la traduire.
Cosaan laisse l’image d’un créateur discret, mais fondamental, dont la vie rappelle que certaines œuvres ne s’imposent pas par le bruit, mais par la durée.
Et peut-être est-ce là son véritable héritage : avoir montré que l’art n’est pas seulement ce que l’on expose, mais ce que l’on transmet silencieusement, d’une génération à l’autre, comme une lampe qui ne s’éteint jamais vraiment.
Par imam chroniqueur
Babacar Diop
