Le dilemme qui secoue actuellement la ville de Koldacristallise une tension très palpable : l’arbitrage entre le développement infrastructurel et la préservation environnementale

A travers, la capitale du Fouladou, l’atmosphère est devenue aussi pesante que l’air humide qui stagne sur les rives du fleuve Casamance. La ville est aujourd’hui le théâtre d’un dilemme cornélien qui dépasse la simple question d’urbanisme pour s’ancrer profondément dans l’arène politique. Au centre de la discorde : le projet de déguerpissement des infrastructures installées sur les berges du fleuve. Entre impératifs écologiques et accusations de règlements de comptes, la cité est plus que jamais divisée.
Pour une partie de la population et les défenseurs de l’environnement, le constat est sans appel : le cadre de vie koldois se meurt. L’obstruction des berges par des constructions disparates a non seulement défiguré le paysage, mais elle entrave également le cycle naturel du fleuve. Les partisans de la restauration , fièrement appelés : « les amis du fleuve » voient en ce projet de déguerpissement une demande sociale historique. Pour eux, rendre le fleuve aux citoyens et réaménager ses abords est une nécessité pour prévenir les inondations et offrir à Kolda un poumon vert digne de ce nom. « C’est une question de santé publique et de dignité urbaine », plaide un habitant du quartier Doumassou.
Cependant, sur le terrain, le discours change de tonalité. Pour de nombreux observateurs, le timing et la cible de ces opérations ne sont pas fortuits. Les rumeurs de « chasse aux sorcières » alimentent toutes les conversations sur la place publique. On pointe du doigt le fait que les infrastructures visées appartiennent majoritairement à un acteur économique qui n’est autre qu’un adversaire politique de taille.

Ce dernier, ayant frôlé la victoire lors des dernières joutes électorales pour la mairie, reste une menace sérieuse pour l’édile actuel. Pour les sceptiques, l’argument du cadre de vie n’est qu’un « habillage institutionnel » destiné à briser l’élan d’un rival gênant en frappant ses intérêts financiers et son ancrage local.
Cette nouvelle pièce du puzzle koldois vient accentuer le sentiment d’incohérence et de « deux poids, deux mesures » qui s’emparent de la cité du Fouladou. On assiste ici à une superposition de projets avortés et de réalisations contestées qui transforment les berges de la Casamance en un sanctuaire de contradictions.
L’histoire récente des berges de Kolda ressemble à un inventaire de rendez-vous manqués avec la planification urbaine. Le fleuve, qui devrait être le joyau de la commune, est devenu le théâtre d’initiatives disparates où la viabilité technique semble souvent sacrifiée sur l’autel de l’opportunisme.
Le projet de piscine communale, initié par l’actuel édile,souvent hors de la ville, demeure le symbole de l’erreur d’implantation. Vouloir bâtir une piscine artificielle sur les berges d’un fleuve naturel est un paradoxe qui a rapidement montré ses limites.

Le site, zone très proche du lit du fleuve, a condamné l’infrastructure avant même son essor. Ce projet, censé moderniser la ville, s’est estompé aussi vite qu’il est apparu, laissant derrière lui le souvenir d’un investissement public mal orienté et déconnecté des réalités géographiques.
La conscience citoyenne koldoises n’est pourtant pas amnésique. Le souvenir de la station d’essence, dont les travaux furent stoppés net par la rue, hante encore les esprits. A l’époque, la population avait su ériger un rempart contre le risque écologique et la privatisation de l’espace fluvial. Cette victoire populaire avait posé un principe clair : le fleuve est un bien commun non négociable. C’est précisément ce précédent qui rend la situation actuelle si électrique.
Le point de friction majeur réside aujourd’hui dans l’émergence du complexe sportif « Maryland ». Le malaise est ici double, mêlant éthique et politique : L’opérateur de ce complexe se retrouve dans la position inconfortable de celui qui, après avoir fustigé les installations sauvages sur les berges, y a lui-même consenti de « lourds investissements ». Ce revirement fragilise la crédibilité de tout argumentaire fondé sur la protection du fleuve.
Pour le simple citoyen, le complexe Maryland incarne une forme de « privilège de l’investisseur ». Pourquoi un complexe sportif serait-il acceptable là où une station d’essence ou d’autres bâtis sont jugés indésirables ?
Entre la piscine fantôme de l’édile de la ville et les structures imposantes de Maryland, les berges de Kolda ne sont plus un espace naturel, mais un champ de bataille de légitimités. La colère des populations naît de ce sentiment que les règles d’occupation du sol sont à géométrie variable, dépendant plus de la proximité avec le pouvoir ou de la force financière du promoteur que d’un véritable plan d’aménagement durable. Le fleuve Casamance, au lieu d’unir les Koldois, devient ainsi le miroir de leurs divisions les plus profondes.
Alors que les tensions cristallisées autour du projet « Maryland » et des déguerpissements menacent la cohésion sociale, une lueur d’espoir semble poindre depuis les travées du Conseil Départemental de Kolda. Au sortir d’une séance de travail cruciale, les élus locaux et l’administration territoriale ont tenté de déplacer le curseur : du conflit de voisinage vers une vision stratégique de développement.
L’argumentaire des conseillers départementaux se veut à la fois géographique et économique. Pour l’une des membres influentes de l’institution, la réhabilitation du fleuve ne doit plus être vue sous le prisme restreint d’un aménagement urbain koldois, mais comme un enjeu de souveraineté régionale.
« Le fleuve Casamance n’appartient pas qu’à une ville ; il est le trait d’union naturel entre Kolda, Sédhiou et Ziguinchor », a-t-elle martelé. Cette approche vise à transformer ce bras d’eau, aujourd’hui encombré, en un véritable corridor de transport et d’échanges, capable de redynamiser l’économie de toute la Casamance naturelle.

Face à l’autorité administrative, le Président du Conseil Départemental a remis sur la table une doléance historique : le dragage du fleuve. Longtemps réclamé par les pêcheurs, les maraîchers et les populations riveraines, le curage du lit du fleuve est présenté comme la priorité des priorités. Redonnersa fluidité au cours d’eau pour stopper l’ensablement chronique et maîtriser le régime des eaux pour protéger les habitations des inondations récurrentes restent les objectifs écologique et sécuritaire.
En insistant sur cet aspect technique, les élus tentent de recentrer le débat sur l’intérêt général, loin des querelles de clocher qui entourent les infrastructures privées sur les berges.
Conscient que le climat social est à vif, le Président de l’institution départementale a lancé un appel vibrant à la concertation. En présence du Préfet, le message était clair : aucune solution durable ne pourra être imposée par la force.
Pour sortir de cet imbroglio où se mêlent investissements contestés (comme le complexe Maryland) et souvenirs de projets avortés (la station d’essence et la piscine de l’édile), le Conseil préconise le dialogue. Il s’agit de concilier les droits des investisseurs, les besoins de la municipalité et, surtout, le droit des populations à un cadre de vie sain.
L’heure est désormais à la médiation. Si l’adhésion des élus semble acquise, le défi reste de convaincre une opinion publique koldoise échaudée par des années de gestion opaque des berges. Le fleuve Casamance réussira-t-il à redevenir ce lien fraternel entre les régions, ou restera-t-il le miroir des fractures politiques locales ? La réponse dépendra de la capacité des acteurs à transformer les paroles de cette rencontre en actes concrets de réhabilitation.
Entre ces deux courants, le fossé se creuse de manière inquiétante. Les populations koldoises, jadis soudées, se retrouvent écartelées entre le désir légitime de voir leur ville se moderniser et la crainte de voir l’appareil municipal utilisé à des fins partisanes.
A Kolda, le fleuve qui a cessé de couler, où le calme, lui-même, semble avoir déserté ses rives.
Mamadou TAMBOURA
Correspondant permanent
